Quand l’ingénieur disait « nous vivrons plus vieux et en meilleure santé »…

Juin 2011, nous étions quelques uns à partager les visions de 3 acteurs/penseurs de notre société, Antoine Compagnon, Hervé Mariton et Michel Rocard, qui confrontaient leurs lectures du sujet « Crise de confiance : affirmer les valeurs de l’ingénieur ». Par crise de confiance, il fallait comprendre crise de confiance de notre société dans les valeurs portées par les ingénieurs (X-Ponts en l’espèce).

 

J’avais apprécié le consensus qui se dégageait sur deux ou trois points au nombre desquels

•le déficit de formation scientifique chez nos enseignants du primaire comme du secondaire,

•le déficit au moins égal de culture scientifique chez nos élus et, last but not least,

•l’inculture partagée d’une trop grande partie de nos commentateurs audiovisuels.

En outre, Hervé Mariton, que je découvrais, n’était pas le moins intéressant des orateurs quand il évoquait (sans nous dire comment malheureusement) la nécessité de retrouver le principe d’un triptyque pourtant connu et sans lequel les choses ne peuvent aller : un diagnostique précis, une décision rigoureuse et une explication claire.

La grippe aviaire, le concombre ibéro-allemand ou les gaz de schistes nous rappelaient alors combien ce triptyque est délaissé : avec son horloge qui n’est pas celle du temps médiatique le diagnostique est oublié, la décision n’a souvent de rigoureux que le ton pour l’affirmer quant à l’explication…

De même, il me semble bien que c’est encore lui (H Mariton) qui déplorait le nombre démesuré de fausses études réalisées en toute bonne foi par telle chambre consulaire ou tel cabinet ad’hoc et dont la valeur ajouté ne dépassant même pas le prix du papier sur lequel on les imprime, contribuait à une érosion du crédit fait aux sachant!

Bref deux grosses heures intéressantes… et pourtant frustrantes !

Frustrantes certes, mais il est vrai qu’il ne pouvait en être autrement tant nous touchons ici aux limites de l’exercice : Au-delà du diagnostique, que proposer et, pis encore, comment agir pour inverser une tendance dont chacun est le complice objectif ?

Pour ma part, je regrette aussi que n’ait pas été mentionnée une autre cause à la défiance : L’espoir déçu.

Si les XVIIIème et XIXème siècles ont pu affirmer que « La République n’avait pas besoin de savant » ou qu’une vitesse excessive des trains désagrégerait les corps, ils ont aussi suscité un formidable espoir dans ce que les techniques apporteraient à la société ; ceci jusqu’à la caricature ultime du communisme fruit de l’union des Soviets et de l’électricité comme chacun sait !

Quand l’ingénieur disait « nous vivrons plus vieux et en meilleure santé, le peuple comprenait                       « nous vivrons mieux et plus heureux ».

Or nous n’avons pas oublié cette promesse vieille de 2 siècles et répétée durant, et cette promesse n’a pas été tenue ou, plus précisément, la promesse comprise n’était pas la promesse faite : Quand l’ingénieur disait « nous vivrons plus vieux et en meilleure santé » le peuple que nous sommes comprenait « nous vivrons mieux et plus heureux ».

Car l’ingénieur avait raison : jamais le monde n’a vécu aussi âgé, jamais la terre n’a nourri autant de bouches (humaines ou animales), jamais l’Europe n’a vécu si longtemps sans conflit armé majeur, jamais, nous n’avons eu les moyens d’être aussi proches de ceux que l’on aime, jamais l’obscurantisme et l’ignorance n’ont tant été minoritaires (peut-être y-a-t-il dans cette dernière affirmation un peu trop d’optimisme naïf).

Et pourtant nous ne vivons ni mieux ni plus heureux.

Comment le pourrions-nous ? Car le mieux n’est pas une valeur objective ; il n’est que la mesure rapportée à un état antérieur ou, plus ordinairement, rapportée à l’état de son voisin.

Depuis les années 60 et l’arrivée conjointes d’une société médiatique et de la publicité, LE voisin n’est plus celui avec lequel je partage ma rue, mon immeuble ou mon bureau, il est celui dont l’audiovisuel me parle, celui dont la publicité m’invite à la comparaison, celui qui fait la une des journaux et des journées.

Chacun comprend toutefois le malaise qui enserre le cœur du plus grand nombre quand, jours après jours, on lui rappelle l’étroitesse de son quotidien comparé aux largesses que la vie réserve aux présumés privilégiés.

Par ailleurs, si Hervé Mariton, toujours lui, nous rappelait honnêtement que la politique est mélange de pédagogie et de démagogie (et j’ajouterai que c’est à la dignité que revient le soin d’infléchir les fléaux) le politique ordinaire nous rappelle malheureusement chaque jour qu’il confond depuis longtemps l’écume et la vague et que l’habitude est prise d’en appeler plus souvent à la démagogie qu’à une claire explication. Comme pour les études inutiles évoquées plus haut, cela finit par éroder la confiance !

Enfin à ces deux motifs de défiance, il convient d’ajouter les dérives du mix produit Ingénieur/Politique/Economie ou, plus exactement, savoir/démagogie/cupidité. Ceux-ci ont des noms et l’actualité récentes nous en offre à la pelle : Fukushima, Médiator, Lehman Brothers, Distilbène… Qui sabordent le peu de la confiance qui aurait survécu.

Néanmoins, j’apporterai ici ma propre réponse à la question d’hier « Crise de confiance : affirmer les valeurs de l’ingénieur » par une note d’espoir ou d’optimisme en écrivant que cette question ressemble fort à un oxymore même si c’est un oxymore positif : le monde de l’ingénieur est le monde des sciences dures où les valeurs – sous entendues morales ou humaines – n’ont pas de place. Ces valeurs n’ont pas à partager le temps ou les pensées de l’ingénieur ; elles devraient en revanche organiser le premier et guider les secondes.

Cinq ans plus tard… (Janvier 2016)

La confiance n’est pas revenue et les français votent désormais avec leurs pieds : les privilégiés partagent les rues de Londres, les vagues d’Australie ou la diététique poutine ! D’autres donnent un cadre moral à des valeurs en déshérence par un engagement aussi suicidaire que mortifère

André A. Anglade  Surveillance Economique, Ethique & Réglementaire

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