Pour répondre à André-Yves Portnoff et au journal Le Monde

Dans une chronique signée d’André-Yves Portnoff [1] en couverture du Monde de ce week-end d’élections il me semble comprendre que « nous » formerions trop nos élites (!) et privilégierons trop nos grandes entreprises (héritage Colbertisto-Gaullien ?)

André-Yves Portnoff doit vouloir revendiquer cette prise de positon puisqu’il en fît la promotion sur les réseaux sociaux.

Soit.

Ce qui me gène dans cette chronique est

–       pour partie un diagnostic que je ne partage pas,

–       en seconde part quelques unes propositions offertes en solution et, surtout,

–       l’oubli sinon le silence sur deux éléments majeurs du spleen de nos PME.

Même si je lui fais volontiers crédit d’être propositif.

Le diagnostic :

Par leur désamour de l’industrie, nos « élites » détruiraient les tissus industriels français !

Ce fut vrai, et pas qu’au sein des élites et – puisqu’André-Yves Portnoff et moi sommes probablement proches en âge – il doit se souvenir de cette décennie durant laquelle l’entreprise devait se « virtualiser ». Le pire exemple avec ALCATEL qui s’est tellement virtualisée qu’on voit aujourd’hui où elle en est !

Rappelons en outre que nos élites (je comprends ENA, HEC, Sciences-Po, Mines, Normal Sup etc.) sont en général aux ordres du politique, y compris et surtout pour nos grandes entreprises.

Mais cette erreur a été comprise depuis déjà un moment et le travail de rattrapage est en cours. La trace la plus visible est dans l’augmentation sensible des formations en alternance, y compris au niveau LMD, qui forge les cadres de demain et les rendra plus sensibles à la réalité tangible d’un outil de production.

Toujours pour le diagnostic :

Nos grandes organisations publiques et privées pratiqueraient un silotage préjudiciable à la compréhension et à la résolution des problèmes.

C’est à la foi vrai et faux. 

Comme un navire qui continue d’avancer plein Nord quand le capitaine et « la passerelle » ont donné l’ordre de changer de cap et de filer à l’Ouest… Il faut du temps pour que l’ordre descende la chaîne de commandement.

Comme Monsieur Portnoff certainement, j’ai quelques amis plus jeunes que moi qui ont fait les écoles de l’élite mentionnées supra et qui sont aujourd’hui à la manœuvre dans tel ou tel ministère. Je sais en les écoutant lors de nos rencontres qu’ils ont une conscience claire des problèmes (certes, de leur corps) et qu’ils s’emploient à les résoudre. Là aussi faisons confiance au temps et reconnaissons qu’un travail est engagé.

Troisième point du diagnostic

 Notre économie serait victime d’un management taylorien déshumanisant

C’est vrai… and what so ?

Comment une politique de droite, de gauche, du centre ou de Mars pourrait-elle changer les choses ?

Comme l’écrit l’auteur, c’est un problème de management, il se résoudra selon un processus darwinien. Et, n’en déplaise aux propriétaires du Monde, ce n’est pas en libéralisant le transport par autocars ou en favorisant l’Ubérisation de notre économie qu’on résoudra cette (dramatique) situation !

Si j’avais ici quelque chose à proposer, je recommanderais de mieux former nos jeunes générations, de mieux faire se rencontrer le monde réel et les futurs cadres aujourd’hui étudiants par des enseignants ayant une véritable et longue expérience issue de l’entreprise.

Je le sais, je le vis.

Mes étudiants (Bac +3 à Bac + 5 en général) montrent une ignorance criminogène [2] de ce qu’est l’entreprise. Ils n’en maitrisent rien, ni les fondamentaux, ni la subtilité, ni la dimension humaine et encore moins les exigences managériales.

Il n’est pas question ici de le leur reprocher, ils ne sont que la conséquence d’un système éducatif trop éloigné de l’entreprise ; un peu à l’exemple du clergé qui s’arrogeait d’expliquer le vie de couple à ses fidèles lors des sermons dominicaux !

Mon travail, ma mission, est de leur apprendre ce qu’on me demande de leur enseigner (la stratégie et le management stratégique) mais aussi de leur transmettre mon expérience, de donner du corps à la théorie.

Les mesures proposées.

« Le Small Business Act ».

Tarte à la crème (dont je confesse avoir été un partisan dans les années 2000)

Tarte à la crème frelatée qui plus est.

Notre marché public ne doit pas favoriser artificiellement l’offre intérieure. En se laissant aller à cette facilité on abaissera les défenses immunitaires de nos PME qui seront balayées le jour où, pour une raison ou une autre, cet avantage concurrentiel sera levé.

La France, aussi belle soit-elle, n’est pas les Etats-Unis. Son offre intérieure n’a rien de commun avec un marché de presque 350 millions d’habitants et, n’en déplaise aux cocorico-men, elle n’est pas non plus la première puissance économique au monde. Privilégier, limiter ou réduire l’offre au seul marché intérieur limiterait qualitativement l’offre et l’étendre à l’espace européen ne changerait rien à la situation actuelle dont le débat sur les travailleurs détachés rappelle la difficulté.

Si je devais contre-proposer quelque chose ce serait une mesure – politique – pénalisant le chemin entre le lieu de production et le lieu de consommation ou de transformation.

Dit autrement, c’est une forme de « TVA Km » que je choisirais.

Touchant TOUS les produits, y compris de consommation courante ou alimentaire, cette « TVA Km » serait aussi un moyen de remettre de l’écologie et du social au cœur du sujet :

–       « Vous choisissez un produit meilleur marché parce que fabriqué par des ouvriers payés à 10$ par jour à l’autre bout de la planète ? », Hé bien soit, mais alors n’en faites pas supporter l’impact écologique et social à la collectivité et acquittez vous des N% de « TVA Km » !

–       Le produit dont l’entreprise a besoin est fabriqué en Corée parce qu’ils sont les seuls à savoir le faire ? Cette « TVA km » n’aura que peu d’incidence sur la V-A attendue et, sinon, on lui substituera un autre outil ou un peu plus de main-d’œuvre..

–       Vous préférez acheter de la purée lyophilisée dont les composants ont fait trois fois le tour de l’Europe [3] plutôt que 3 pommes de terre d’un producteur installé à moins de 20 km de chez vous ?… eh bien, payez en le prix réel !

Incidemment je rappelle à l’auteur que les procédures du CMP ne sont d’autant moins une monstruosité complexe qu’elles sont significativement simplifiées (certes avec d’autres problèmes) depuis 3 ou 4 ans.

Le Crédit Impôt Recherche,

Je passe sur le CIR pour filer à la troisième proposition : « soutenir le développement des entreprises, notamment familiales, en privilégiant la coopération loyales et durables avec les parties prenantes – salariés, sous-traitants, territoires, concurrents… »

Je voudrais rappeler que les chefs d’entreprises – y compris de PME et d’ETI dont je suis et dont je fus – ne sont pas des imbéciles incultes [4], ils savent parfaitement concilier les intérêts contradictoires de l’entreprise et des parties qui interagissent avec elle… Quand leur trésorerie leur laisse le temps de réfléchir !

Malheureusement ils n’en n’ont pas souvent les moyens car, et c’est là le silence que je reproche à cet article : l’accès aux fonds propres reste le mal endémique de notre économie hexagonale.

Et ce ne sont pas nos candidats qui y changeront grand-chose :

La triste preuve, révélatrice, d’une situation qui n’évoluera pas quelle que soit l’issue du prochain dimanche 07 mai : aucun des 11 candidats, donc aucun des 2 finalistes, n’a d’actions ou de participations au capital d’entreprises dans le patrimoine qu’ils ont déclaré [5] !!!!

Je comprends qu’un « portefeuille d’actions » comptant Uber, Total, LVMH ou Sanofi ferait désordre sur le CV d’un élu de la République ou d’un candidat à la présider.

Mais tout de même !

Pas un proche, un membre de la famille ou même un ami chez qui avoir pris le risque d’investir quelques €uros marquant à la fois une confiance dans l’avenir et dans l’économie.

Révélateur d’un réel manque d’appétence pour l’entrepreneuriat, le vrai, celui des PME patrimoniales.

André Anglade.

Ps. Comme un écho circonstancié, le mensuel « Décision Achats » diffusait dans sa lettre aux abonnés une interview de Jean-Lou Blachier évoquant à peu près chacun des sujets abordés ici !

[1] « André-Yves Portnoff, d’abord chercheur en métallurgie puis journaliste en prospective technologique, est le co-auteur du premier rapport français sur la Société de l’immatériel »

[2] Le mot est certes un peu fort mais, à bien y réfléchir, pas tant que ça si on considère les drames que vivent certains salariés conduisant au Burn Out pour les uns et au pire pour d’autres

[3] L’incendie du tunnel du Mont Blanc en mars 1999 avec un camion venant de Belgique et des denrées qui en étaient à leur deuxième voyage de transformation (farine et margarine)

[4] enfin, pour une partie d’entre eux !

[5] Lire les déclarations de patrimoine des candidats à l’élection présidentielle

 

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