LE DEFI DE l’INTELLIGENCE ECONOMIQUE


C’est à Nicolas Moinet[1]  que j’ai emprunté ce titre, celui d’un riche article sur l’Intelligence Economique [2],IE dont il est à la fois spécialiste et co-créateur du concept voilà bientôt 25 ans.

Pas plus lui ou Christian Harbulot – qui enseigne aussi à l’Ecole de Guerre Economique – n’ont inventé le concept, mais avec quelques autres ils ont su mettre des mots sur un savoir-être méconnu. Méconnu malgré l’avantage certain qu’il procure aux meilleurs dirigeants du capitalisme moderne.

C’est à  ce savoir-être que Paul Desmarais (Power dans les années 60/80) ou Bernard Arnault (LVMH) doivent une partie de leur succès, pour ne citer que deux exemples parmi les plus connus de ces 2 côtés de l’Atlantique francophone.

Pas toujours d’accord avec N. Moinet mais tout de même !

Je m’éloigne quelquefois de l’analyse, notamment quand elle restreint l’intelligence économique à une sphère stratégique là où, par expérience, je sais qu’elle peut aussi avoir des fins tactiques.

Pour preuve Double Trade ou Vecteur Plus qui tirent de cette dimension tactique – leur cœur business– une trentaine de millions d’€uros à elles-deux chaque année.

Mais sur le fond Nicolas Moinet a raison : qu’elle soit à des fins tactiques ou stratégiques, l’Intelligence Économique est « à la fois une posture et une culture », un savoir-être.

Désormais elle est devenue «un défi collectif» dont la place du pilote est aux côtés des dirigeants, cet expert de l’I-E doté à la fois d’une grande humilité et d’une solide capacité à la transversalité !

•          D’une grande humilité face à des collègues (ou de ses clients) car ne pas avoir toute leur expertise est une protection contre le «syndrome du lampadaire», un des pires biais cognitifs de la profession.

•          Et d’une forte capacité à la transversalité tant sont concernés par la collecte des données, la construction de l’information ou la mise en œuvre des actions correctives.

Autant de chapitres valables en position défensive comme en démarche offensive.

Où l’Intelligence Economique s’apparente aux jeux de plateau.

Pour revenir au texte « LE DEFI DE L’INTELLIGENCE ECONOMIQUE » de Nicolas Moinet,

•          Celui-ci nous rappelle à raison que « la ruse est déconsidérée [en occident] alors qu’elle sera bien un élément essentiel de la stratégie qui ne cessera de dialoguer avec la force » et de prendre l’exemple du Japon avec la règle des 6+4 ou de la Chine et les récentes interrogations autour des visées de Huawei.

•          De même, je cite encore, «Contrairement aux deux premières révolutions industrielles, la révolution dite de l’information ne joue pas tant sur la puissance énergétique optimale que sur la vitesse et les rythmes»

Ce changement de rythme qu’opère la société de l’information devenue une société de réseaux et ce retour – ou avènement– de la ruse laissent à penser que la flèche et le bouclier ont intervertit leurs places et changé de camp.

Rares sont ceux qui voit L’IE comme l’instrument possible d’une stratégie offensive.

L’avantage «naturel» semble être passé du côté de l’Extrême-Orient au détriment de l’Occident [3]. A cet égard, je signale qu’en France la littérature, les articles ou post sur le sujet traitent tous de sécurité, de cyber-sécurité, de protection.

Telle l’enquête (excellente) de Benoît Collombat sur France Inter consacrée à Alstom, Technip, BNP etc., toutes victimes collatérales du combat livré par les US contre la Chine et la Russie. Rares sont ceux qui voit L’IE comme l’instrument possible d’une stratégie offensive.

En France plus qu’ailleurs l’Intelligence Economique est vue comme un instrument de protection et plus comme une veille, au mieux active, que comme un outil de la conduite stratégique des affaires.

Je ne doute pas que ce soit provisoire et suis confiant dans la capacité des dirigeants d’entreprises à apprendre et à apprendre vite mais tout de même.

La flèche et le bouclier ont intervertit leurs places.

La flèche a changé de camp et la partie d’Echecs devient une partie de Go où la maitrise de l’espace (du goban) et du temps est plus importante que la victoire par la mort de l’adversaire.

Le rythme du jeu et son amplitude ont changé, l’onde s’allonge : au Go, un mouvement de pièce peut engendrer une conséquence décisive 20 ou 30 coups plus tard  quand un mouvement sur l’échiquier  n’a d’incidence qu’à 4 ou 5 coups pour les meilleurs joueurs.

Les échecs sont un jeu où l’on estime la valeur des pièces pour anticiper sur leur bénéfice tactique quand le Go donne la préférence à une vision géométrique à la fois de l’ensemble et de ses parties.

Pour le dire autrement, il est impossible de jouer aux échecs sans son adversaire quand deux joueurs de Go peuvent s’ignorer longtemps avant la phase décisive qui décidera de la place de chacun sur le goban.

Saïd Bouamama « Manuel Stratégique de l’Afrique »

Pour conclure, s’il y a un territoire où je porterais l’attention si j’étais en charge aujourd’hui d’une mission stratégique pour un groupe multinational, ce serait sans aucun doute le continent africain, cette partie du plateau presque négligée de tous sauf de la Chine qui, en toute discrétion, y pose doucement, subrepticement, imperceptiblement, ses petites pierres noires [4].


[1] Nicolas Moinet est un universitaire français spécialisé dans l’Intelligence Economiqu et membre fondateur de la Revue Internationale d’Intelligence Economique (R2IE) et collaborateur du magazine Veille depuis 1996. Depuis mars 2010, il est conseiller éditorial de la revue Géoéconomie.

[2] « le défi de l’Intelligence Economique » GéopoWeb, 5 mars 2019.

[3] Pour ceux que le sujet intéressent, lire absolument  » La Chine sous contrôle, Tiananmen, 1989-2019 » de François Bougon (Seuil, 2019)

[4] Les pierres noires débutent le jeu au Go à l’inverse des Echecs

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