la capacité à s’approprier le sens d’un message est-elle inversement proportionnelle à sa longueur ?

Nos futurs cadres -aujourd’hui étudiants –  sont-ils d’indécrottables crétins dotés de la capacité de concentration d’un poisson rouge ?

09h et 24mn par jour  les yeux rivés sur un écran serait le temps passé par les 16-24 ans dont 4h sur celui du Smartphone[i]  et, Nicolas Carr[ii] posait déjà en 2008 la question dans la revue « The Atlantic » : « Google making us stupid ? ».

2008, rendez-vous compte, 8 ans,  une éternité à l’heure du digital !

Au-delà des opinions,  constatons les faits avec cette étude menée entre février et avril 2016 sur un groupe d’étudiants (BAC+5)[iii].

Contexte

Dans la perspective saugrenue d’un doctorat j’étais inscrit en Master au milieu d’étudiants 30 ans plus jeunes que moi. Mes compagnons de cours sont nés avec Internet et Google, ils avaient entre 10 et 15 ans quand Facebook et Twitter ont inondé la planète et, à 25 ans, sont aujourd’hui à la fois « multi » et « pluri » connectés[iv] et je suis entouré d’une forêt d’écrans dont une bonne part masque des Smartphones tout aussi connectés !

J’ai donc observé mes voisins de cours pour l’usage qu’ils font de leurs Pc’s et de leur Smartphone PENDANT les cours : 28 étudiants dont 46% de sexe féminin en 11 nationalités issues de 4 continents étudiés à leur insu pendant un trimestre.

Question :

Alors, cette génération de futurs cadres dirigeants est-elle une génération capable de suivre – efficacement et simultanément – plusieurs activités intellectuelles sans dégradation pour celle qui est ou devrait être prioritaire ?

Invente-t-elle, malgré elle, une nouvelle façon d’utiliser son cerveau ou bien se banalise-t-elle en adoptant une pensée « wikipédisiée » ou « googlisiée » ?

Quels résultats ?

On constate tout de suite que c’est au minimum  55% des étudiants qui sont  sur leur PC ou Smartphone pour autre chose que le cours qu’ils suivent.

En abscisse nous avons les tranches d’observation (exprimées en ¼ d’heures)  et en ordonnée le pourcentage d’étudiants actifs sur leur pc et/ou leur Smartphone pour autre chose que le cours suivi.

fig-01-carr

Et qu’elle soit matinale ou postprandiale , on voit que la courbe n’est jamais sous la barre des 40% :

fig-02-carr-matin

Matin

fig-03-carr-pm

Après midi

A l’évidence, le niveau « normal » d’activité extra centré (hors du cours) est toujours ou presque au-delà des 50% que l’étudiant soit ou pas une étudiante et si les courbes homme-femme ne sont pas collées l’une à l’autre, on constate une grande similitude avec une courbe « F » qui rejoint rapidement la courbe « M » pour la dépasser avant la première heure.

fig-04-carr-mf

Ce constat pourrait effectivement valider l’hypothèse d’une jeunesse incapable de se concentrer. Alors, nos jeunes étudiants sont-ils vraiment d’indécrottables crétins ?

Pour ma part, je fais l’hypothèse que si notre jeunesse est moins attentive, plus dispersée que les générations qui l’ont précédée, elle aborde aussi autrement le savoir et conduit sa réflexion selon un mode différent.

« Autrement » car à la nécessité de mémoriser les choses créant ainsi de la connaissance avec de l’information, elle délègue désormais à des outils externes – et non maitrisés – le soin de chercher l’information quand nécessaire.

La réflexion n’est donc plus précédée d’une plus ou moins lente acquisition de connaissances dont l’agrégat créerait une nouvelle matière, un nouveau contenu, mais de la convocation de données – sélectionnées par un automate – au service d’un objectif connu.

Il y a un avant 1990 et un après.

Il ne fait pas de doute que les générations nées avant 1990 y verront un manque d’intérêt, une difficulté à se concentrer, un éparpillement des centres d’intérêts là où les générations nées avec Internet et les réseaux sociaux – Facebook au premier chef – ne voient même pas de quoi on parle !

C’est aussi ce qui transparait à la lecture des travaux de Anne Cordier présentés dans « Grandir Connectés » : la génération « Y » est à la fois pluri connectée et consciente de la réalité.

Mais la question ici n’est pas d’apprécier un comportement actuel – celui de pré-adultes pluri-connectés – à l’aune d’un paradigme passé – celui d’adultes ayant dépassé la quarantaine – mais de s’interroger sur les conséquences de ce comportement.

Marshall Mc Luhan et Denise Jodelet

Marshal McLuhan

La théorie de Marshall Mc Luhan « le médium, c’est le message » est-elle la promesse d’un cataclysme quand un médium devient dominant au point de se substituer presque complètement aux autres ?

En 2005, Denise Jodelet posait la diversité comme consubstantielle à l’existence de la société humaine, elle distinguait les altérités « du dehors » et « du dedans » comme sources possibles de craintes et de menaces mais aussi, surtout, comme la condition d’un enrichissement collectif[v].

Quand le médium uniformise le support (un écran et 72 dpi) et globalise les contenus (140 caractères d’un bengali végétarien ne se distinguent guère des 140 caractères  d’un suédois protestant) que deviennent les altérités, fussent-elles du dehors ou de mon voisin de bar ?

En 1964[vi] Marshall McLuhan pose les bases de sa théorie qu’on peut résumer ainsi : l’animal humain nait avec un équilibre naturel entre ses cinq sens. C’est l’apprentissage de la vie en société, et de ses supports d’échanges – le concept de média qu’invente alors Mc Luhan –  qui modifient cet équilibre en privilégiant ou développant tel ou tel sens.

L’ouïe au sein d’une société qui privilégie l’oralité, la vue avec l’écriture puis, selon lui, une nouvelle  « interaction de tous les sens » avec la télévision toute naissante.

On ignorait encore que si la télévision était (peut-être) le média « qui permet le plus d’interaction de tous les sens », elle façonnerait aussi des générations de téléspectateurs en modifiant leur approche de la réalité et en modifiant leur mode d’analyse.

Par ailleurs, sans que l’on sache encore précisément pourquoi et comment, il semble acquis que plusieurs zones du cerveau sont différemment sollicitées selon qu’on analyse rationnellement des faits et des situations ou bien qu’on adopte une posture émotionnelle face à un évènement.

Or il semble tout autant acquis que l’image, et plus encore l’image animée, sollicite les parties du cerveau où naissent les émotions, laissant au repos celle de la réflexion de l’analyse… et de l’apprentissage.

De même sait-on depuis peu que si le cortex préfrontal (qui participe largement de différentes fonctions cognitives dites supérieures)  est mobilisé pour éloigner la distraction née d’une émotion[vii] (positive ou négative) il est aussi « inhibé » quand le sujet privilégie ladite émotion. Est-ce à cela que nous devons une diminution sensible de la capacité de concentration de nos étudiants ?

Cette baisse de la capacité de concentration que nous pourrions esquisser sous la forme d’une loi en vertu de laquelle « la capacité d’un sujet à s’approprier le sens d’un message est inversement proportionnelle à sa longueur»  associée à la fausse certitude de désormais toujours pouvoir trouver l’information utile grâce à Google et Wikipédia tendent probablement à uniformiser la pensée et à lisser les différences bref, en un mot, à faire disparaitre les altérités.

Si Mc Luhan a raison, et je le crois, il est probable que la télévision des années 60/70 puis le couple écran plat + Internet des années 90/2000 auront fait naitre une nouvelle race de scribes planétaires partageant en commun la construction d’une nouvelle civilisation dont les codes restent à étudier.

Toutefois il convient de ne pas prendre ceci pour conclusion définitive et nous n’avons pas assez de recul pour apprécier cette tendance. Par conséquent nous voilà avec deux nouvelles questions relatives à mes voisins de cours (quand ce ne sont pas mes propres étudiants !) :

1° Le staccato des « injonctions à faire » couplé à une surabondance d’images conduit-il à une baisse de l’attention ou bien à des individus « sur-multichrones[viii] ?

2° Conséquemment, avec un savoir partout disponible, objectivé, sur la toile[ix], se crée-t-il une uniformité de pensée issue des pratiques informationnelles[x]

Un début de conclusion.

Originellement, nos interrogations étaient :

La génération de cadres dirigeants en master aujourd’hui est-elle une génération capable de suivre – efficacement et simultanément – plusieurs activités intellectuelles sans dégradation pour celle qui est ou devrait être prioritaire ?

Cette génération invente-t-elle, malgré elle, une nouvelle façon d’utiliser son cerveau ou bien se banalise-t-elle ?

Nous avons déjà répondu partiellement à la première question et, en attendant d’être contredits par de nouvelles études, nous pouvons arrêter comme certaine l’hypothèse que nous avons une population de moins en moins attentive sinon en intensité mais assurément en fréquence.

Reste à découvrir si cette baisse d’attention – ou son changement de fréquence – façonne de nouveaux modes d’apprentissages qui sont la promesse d’expertises nouvelles.

La deuxième question reste ouverte de même que son corolaire : se crée-t-il des différences de substitution ? Car si le savoir s’est substitué au savoir-faire au cours du XXème siècle[xi], peut on craindre que ce savoir soit désormais remplacé par la seule maitrise à son accès[xii].

Je ne l’espère pas car à uniformiser les produits, les pensées et les cultures, l’élément différenciant ne serait probablement plus que marchand et marquerait l’avènement d’un « Univers-Monde » définitivement basculé vers le moins disant économique : Chine-Asie aujourd’hui et, probablement Chine-Afrique demain.

En un mot, assistons-nous à la disparition des altérités culturelles, à la naissance d’une nouvelle culture planétaire[xiii] ou à la construction d’altérités nouvelles ?

 

 

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[0] l’image de couverture est au crédit de CB News http://www.cbnews.fr/

[i] Sondage « OpinionWay d’avril 2016 http://www.ouest-france.fr/high-tech/telephonie/les-16-24-ans-passent-pres-de-4-heures-par-jour-sur-leur-smartphone-4267677

[ii] A relire dans « Le Monde »  http://www.lemonde.fr/technologies/article/2009/06/05/est-ce-que-google-nous-rend-idiot_1203030_651865.html

[iii] Etude menée en méthodologie de la recherche par l’auteur

[iv] Affreux barbarisme pour dire qu’ils sont simultanément sur plusieurs canaux (Wifi, Hertzien, naturel) et plusieurs formats (voix, images, données).

[v] Affreux barbarisme pour dire qu’ils sont simultanément sur plusieurs canaux (Wifi, Hertzien, naturel) et plusieurs formats (voix, images, données).

[vi] Pour comprendre les médias (Understanding Media)

[vii] sciences & vie 18 juin 2015.

[viii] « Multichrones » affreux mais efficace barbarisme que l’on doit à Pierre Fayard pour distinguer les individus qui ne font qu’une chose à la fois (monochrones) de ceux qui sont capables d’activités nombreuses et simultanées (multichrones)

[ix] « Que transmettre, ? Le savoir ? Le voilà partout sur la Toile, disponible objectivé. Le transmettre à tous ? Désormais tout le savoir est accessible à tous ? Comment le transmettre ?[…] d’une certaine manière il est partout et déjà transmis. » Michel Serres in le Monde 05-03-2011.

[x] « Grandir connectés » Anne Cordier P 89.

[xi]Exemple de l’automobile où les ingénieurs sachant programmer des automates (savoir) ont remplacé les tôliers sachant marteler la tôle (savoir-faire).

[xii] Thierry Gaudin, Introduction à l’économie cognitive chez « l’aube » 1997.

[xiii] Bien que ne l’ayant pas relevé spécifiquement je me souviens fort bien que mes compagnons de classe étrangers, quel que soit leur origines, n’étaient pas moins utilisateurs de leur PC ou Smartphones durant mes relevés de données.

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