Et l’on vit McLuhan et Gutenberg se soutenir mutuellement, regardant Zuckerberg et Dorsey s’empoigner rageusement…

Question : quand le corpus est commun et uniforme, quand le médium est identique, quand le média est planétaire, comment se construit l’individu ?

Est-ce la fin des différences ou la naissance de nouvelles altérités ?

Si nos média, devenus à la fois planétaires et «mono-cognitifs» modèlent effectivement un nouvel «homo sapiens digital», comment et où vont se construire désormais les altérités qui déterminent le «soi» ? En 1962 avec « La Galaxie Gutenberg » puis, en 1964 dans son livre « Pour comprendre les médias » (Understanding Media), Marshall McLuhan pose les bases d’une théorie : l’animal humain naît avec un équilibre naturel entre ses cinq sens. C’est l’apprentissage de la vie en société, et de ses supports d’échanges la notion de média qu’invente al… qui modifient cet équilibre en privilégiant ou développant tel ou tel sens. L’ouïe au sein d’une société qui privilégie l’oralité, la vue avec l’écriture puis, selon lui, une nouvelle« interaction de tous les sens » avec la télévision alors toute naissante. On ignorait encore que si la télévision était (peut-être) « avant tout un médium qui exige comme réaction une participation créatrice » (McLuhan), elle façonnerait aussi des générations de téléspectateurs – devenus consommateurs – en modifiant leur approche de la réalité et en modifiant leur mode d’analyse. De fait, sans que l’on sache encore précisément pourquoi et comment, il semble acquis que différentes zones du cerveau sont inégalement sollicitées selon qu’on analyse rationnellement des faits ou qu’on réagit à un évènement par une posture émotionnelle. Il semble tout autant acquis désormais que l’image, et plus encore l’image animée, sollicitent les parties du cerveau où naissent les émotions, laissant au repos celles de la réflexion, de l’analyse… et de l’apprentissage. Preuve en sont les publicitaires qui l’ont très bien compris et en maitrisent toutes les techniques. Or, en attendant d’être contredit, un écran en vaut un autre et la part de l’image tendant à s’accroitre au détriment du texte sur nos ordinateurs et nos Smartphones…. On doit envisager la possibilité d’une nouvelle génération « Z » avec un « Z » comme zapping. Avec un « Z » comme zapping pour les Internautes sociaux-connectés que nous sommes et qui subissons – complaisamment – un mitraillage d’injonctions à faire : chacun sait combien le mythe de Sisyphe est devenu corvée pour l’enseignant qui s’adresse désormais à un mur d’écrans connectés tout en esquivant les appels sonores des followers aux followés ! Avec un « Z » comme zapping aussi car, on le sait depuis peu, si le cortex préfrontal (qui participe largement de différentes fonctions cognitives dites supérieures) est mobilisé pour éloigner la distraction née d’une émotion (positive ou négative) il est en outre « inhibé » quand le sujet privilégie ladite émotion. Quand les Mésopotamiens inventèrent l’écriture, ils le firent comme des comptables marchands qu’ils étaient. D’abord de simples boules de glaise durcies qui enfermaient des pierres symboles de la transaction. Le problème est qu’il fallait briser la boule quand un litige surgissait ! Vint alors l’idée d’inscrire quelques signes SUR la boule de glaise pour préciser son contenu, solution séduisante et pratique pour laquelle il est toutefois vite apparu que le contenu devenait superflu avec un contenant pareillement enrichi. Ainsi naquit, pense-t-on, l’écriture. Ce n’est que plus tard avec l’invention du papyrus, plus souple qu’une galette de terre cuite, que naitra une écriture différente, plus souple elle aussi, qui laisse la place aux idées, les scribes prennent le pas sur les comptables. En adoptant les modes d’écritures égyptiens, et en les bonifiant, les phéniciens contribueront à leur diffusion et à la diffusion de la culture qui l’accompagne, vers les grecs puis tout autour du bassin méditerranéen. Beaucoup plus tard viendront le vélin, la plume, les romans, les odes, les poètes. Si les Mésopotamiens n’ont produit que des documents comptables et juridiques (proportionnellement à la durée de leur civilisation) c’est probablement dû au support, au médium, qui exigeait une forme d’écriture particulière (cunéiformes), les scribes de la haute Egypte, Homère puis les enlumineurs du Haut Moyen-âge et Houellebecq aujourd’hui laisseront courir leurs plumes et leurs idées. De même les moins jeunes d’entre nous auront-ils vécu la naissance d’une nouvelle caste au tournant des années 80 : celle des contrôleurs de gestion, enfants adultérins du tableur et de l’obésité réglementaire ! Ceci pour dire que l’Internaute moderne et plus encore celui issu des nouvelles générations subi probablement – non sans en être souvent complice – une nouvelle et triple influence – de messages émotionnellement perturbants, – d’un aplanissement de la pensée par l’uniformisation des idées – et d’un rétrécissement de sa capacité de réflexion.

Une problématique nouvelle.

En 2005, Denise Jodelet posait la diversité comme consubstantielle à l’existence de la société humaine, elle distinguait notamment les altérités « du dehors » et celles « du dedans » comme sources possibles de craintes et de menaces mais aussi, surtout, comme la condition d’un enrichissement collectif or les 140 signes du tweet d’un bengali végétarien ne se distinguent guère des 140 caractères d’un suédois protestant? Alors quand le médium uniformise le support (un écran et 72 dpi), globalise les contenus (Wikipedia), uniformise la pensée (Facebook) ou contraint le message (140 signes), que deviennent les altérités, fussent-elles du dehors ou de mon voisin de bar ? Et ces altérités qui survivraient – ou muteraient – auront-elles le temps de se distinguer, de s’exprimer, quand l’avalanche de stimuli nés de l’injonction à faire semble dégrader nos capacités de concentration ? Ainsi ce combat moderne et digital convoque-t-il dans l’arène Aristote « L’âme est l’entéléchie première d’un corps naturel doué d’organes et ayant la vie en puissance » et McLuhan « Toutes les inventions ou technologies sont des prolongements ou autoamputations de nos corps » avec Emanuel Hoog dans le rôle d’arbitre « Quand l’économie mémorielle fait faillite, l’intégration au groupe risque fort de devenir impossible ». Car cette baisse de la capacité de concentration esquissée sous la forme d’une loi (Acube’s law) en vertu de laquelle « la capacité d’un sujet à s’approprier le sens d’un message est inversement proportionnelle à la longueur du message » associée à la fausse certitude de désormais toujours pouvoir trouver l’information utile grâce à Google et Wikipédia tend probablement à uniformiser la pensée et à lisser les différences bref, en un mot, à faire disparaître les altérités. Alors, reposons la question : quand le corpus est commun et uniforme, quand le médium est identique, quand le média est planétaire, comment se construit l’individu ? est-ce la fin des différences ou la naissance de nouvelles altérités ?

Y-a-t-il là prétexte à une étude ?

Il serait illusoire d’espérer une démarche quantitative sur un tel sujet en peu de temps dont, en outre, l’ampleur et l’intérêt méritent certainement plus que les quelques lignes écrites ici. Une méthode possible serait la recension de thèses conduites depuis 4 à 5 décennies par des étudiants francophones issus de 4 à 5 universités. La permanence du thème ou de l’environnement commun à ces thèses et le choix fixe de ces universités ayant été déterminés pour composer un panel représentatif. Nous pourrions alors par exemple étudier le contenu de ces thèses et comparer, comptabiliser, analyser le vocabulaire employé, sa diversité au fil du temps, la longueur des paragraphes, leur – possible – homogénéité issue d’un corpus de plus en plus commun (de moins en moins diversifié) etc. Soutenu par l’aide de sociologues, sémiologues, linguistes – particulièrement versés en sémantique – et assisté d’excellents programmes informatiques (analyse du contenu) il ne fait pas de doute que le résultat serait riche d’enseignements sur les orientations vers lesquelles tendent nos futures générations. Toutefois il doit être possible de valider ce qui n’est pour le moment qu’intuitions par une approche qualitative conduite auprès d’un groupe d’enseignants expérimentés. En sollicitant 10 à 20 enseignants ayant 2 à 3 décennies d’expérience à leur actif et, par un questionnaire intelligemment conçu, tenter de vérifier si les hypothèses de recherche énoncées ici mériteraient d’être explorées. Il ne fait pas de doute non plus que si une telle approche serait lourdement interprétativiste, elle semble toutefois un bon préalable à des études – tendant à plus de positivisme – et serait un préalable en réponse à la question : Est-il possible que la télévision des années 60/70 puis le couple écran plat/Internet fassent naitre une nouvelle race de scribes planétaires partageant en commun la construction d’une nouvelle civilisation dont les codes restent à étudier ? On a compris comment le cerveau reste concentré face aux distractions http://sumo.ly/8EIE Sciences et Vie Juin 2015.

André A. Anglade  Surveillance Economique, Ethique & Réglementaire

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