Carrefour Vs syndicats : Comment gérer une crise du XXIème siècle avec un paradigme hérité du XXème ?

C’est le Printemps et les giboulées arrivent.

La saison débutera cette année avec les grèves Carrefour en ouverture des grèves SNCF après les apéritives grèves Air-France… en attendant Godot.

Il faut expliquer à nos amis étrangers qu’un printemps sans giboulées ni grèves n’est pas un printemps français !

Mais, concernant Carrefour, le sujet est aujourd’hui intéressant du point de vue de la stratégie.

Voilà une société, Carrefour, qui doit penser son hypothétique futur face à la révolution que vit la grande distribution dont elle est (ou fut) un acteur majeur.

Confrontés à ce challenge aux conséquences possiblement létales, les actionnaires de Carrefour papillonneront d’un Président à l’autre avant de porter dernièrement leur choix sur Alexandre Bompard dans un réflexe typiquement français: quand on ne sait pas quoi faire on choisit un haut fonctionnaire.

Si je connais et respecte plusieurs de nos hauts fonctionnaires, je ne connais pas personnellement Alexandre Bompard.   Néanmoins je sais lire.

Et ce que je lis de la FNAC dans sa capacité à « prendre le virage Internet » ne m’incline pas à l’optimisme pour la société où s’illustra en son temps mon ami Philippe Rabit.

Le monde change et sa distribution aussi.

Carrefour et d’autres affrontent bien des bouleversements : Ici d’Amazon, là bas de Rakuten ou d’Alibaba et un peu partout avec des milliers de sites de ventes et de micro places de marché.

Ce nouvel environnement marché impacte la relation client-marchand mais aussi, on le sait moins, la relation marchand-fournisseur quand ce n’est pas l’ancienne relation employeur-salariés devenue donneur d’ordres-travailleur. [1]

En substance, disons que le niveau d’exigence du consommateur croît en proportion inverse de sa patience et que la visibilité des fournisseurs n’est plus directement proportionnelle à leurs investissements publicitaires.

En outre les choix du consommateur ne sont plus seulement influencés par la publicité mais désormais guidés par des automates dont  personne ne maitrise un fonctionnement jalousement protégé par ses concepteurs.

merci à Les Echos et Sipa pour cet emprunt d’une photographie de Cédric Villani auteur du rapport 2018 sur l’Intelligence Artificielle.

Un peu comme le vacancier d’hier se retrouve désormais en une villégiature dont tout aura été déterminé par des injonctions numériques : le lieu, la forme, le chemin et les moyens de la rejoindre ainsi que le plaisir qu’il est supposé y trouver. [2]

Donc non seulement notre consommateur change son mode d’achat mais les fournisseurs vivent un « chamboule-tout » tout aussi important : Aussi paradoxal que cela puisse paraître, Amazon depuis Seattle contribuera demain au circuit à la fois global et ultra court entre un producteur de Sainte-Maure et l’amateur de  fromages fermiers vivant à Richelieu.[3]

Hier, si vous n’habitiez pas dans un rayon de 20Km de Sainte-Maure (Touraine), aucune chance de trouver le fromage de « ce » producteur sur l’étal de votre supérette, pas plus qu’au marché dominical du bourg.
Aujourd’hui l’automate (pardon, l’Intelligence Artificielle) déduit seule…

  • de votre comportement que vous pouvez être amateur d’authenticité,
  • de votre adresse IP que vous habitez sur le circuit d’un transporteur Ubérisé
  • et de sa politique de marge qu’il est opportun de vous proposer le fromage fermier dont a été négociée la promotion la veille.

Pendant ce temps Carrefour et d’autres continuent de mettre en rayon les produits Lactalis… que les réseaux sociaux numériques dénigrent à longueur de pages

Une crise du XXIème siècle

Alors, pourquoi parler d’une crise du XXIème siècle avec un paradigme hérité du XXème ?

Parce que la réponse visible qu’apporte Carrefour passe notamment par une réduction de personnel et que la réplique que lui oppose en particulier la CFDT est une grève sur le mode « ne changeons rien, les profits d’hier doivent faire les emplois de demain » !

On entendra même un délégué syndical dire au micro d’une radio nationale  que « Carrefour est à la sixième place mondiale des enseignes de distribution » en évoquant aussi les dividendes, exprimés en dizaine de millions d’€uros, que Carrefour a distribué à ses actionnaires.

Sans remettre en cause l’inquiétude légitime des salariés de Carrefour pas plus que les choix stratégiques et forcément méconnus du Président de Carrefour, je reste tout de même circonspect.

Ignorer ainsi que Carrefour est passé de la deuxième place du podium – derrière Wal-Mart – à la provisoire sixième place en attendant pire, est la marque au mieux d’une ignorance assassine au pire d’une escroquerie malsaine.

Considérer que la masse salariale est la variable d’ajustement qui résoudra le problème et transformera cette chute en autre chose que la chronique d’une mort annoncée serait suicidaire si elle était effectivement la stratégie envisagée.

Carrefour, c’est le Netflix d’hier… ou le Félix de demain !

Carrefour aujourd’hui c’est Netflix hier, et la taille n’a rien à faire ici : quand le mode de pensée dominant de votre modèle n’est plus approprié, vous devez commencer par changer votre mode de pensée avant de changer de modèle.

Les salariés de Carrefour sont un élément discriminant dans sa comparaison avec les places de marchés, certes, c’est une charge, mais si vous enlevez cette charge… que reste-t-il ?    Rien :

–        Les magasins : des hangars, certes bien placés, mais je doute que les actionnaires de Carrefour aient envie de devenir le Felix Potin de demain ! [4]

–        La centrale d’achat ? On l’a vu, elle est virtualisée et ne justifie plus des cohortes d’acheteurs calfeutrés dans des bureaux anonymisés. Surtout quand l’énergie mise à négocier des produits moralement responsables est balayée d’un revers de micro par Elise Lucet ! [5]

La force de ces enseignes de grande distribution réside entre autre

–        dans leur formidable expérience de logistique,

–        leurs milliers de salariés qui connaissent leurs produits,

–        une proximité géographique et émotionnelle avec leurs clients et leurs fournisseurs, locaux et mondiaux,

–        des zones implantées en bordures de ville – quand ce n’est pas en vile – où positionner des « drive » (ce qui est déjà le cas) mais aussi par exemple des drones de livraison,

–        Une proximité « digitale » avec leur marché.

Imaginez l’antenne relais de votre quartier, ou de votre village, qui sert d’intermédiaire entre votre réfrigérateur, un « Carrefour Dash Button », votre magasin Carrefour de proximité et, pourquoi pas, des MAPAs forcément locales en vous prévenant sur votre smartphone des transactions en cours (ou proposées) et dont le choix vous est laissé d’une livraison où bon vous semble selon que vous êtes chez vous, à votre travail ou même en vacances  !

Ne confiez plus vos données sensibles à un étranger inconnu, laissez votre « dash button » dialoguer en confiance, sans passer par Internet, avec l’antenne relais de votre rue, avec votre Carrefour;  etc. [6]

De leur côté les organisations syndicales pourraient aussi changer de disque !

Exiger que rien ne change auprès d’un staff mis là pour que la dégringolade cesse, donc pour que tout change, ne semble pas non plus une stratégie conduisant au succès.

Mais il est vrai qu’en l’espèce la CFDT a aussi de belles références avec la sidérurgie où, à force d’exiger que rien ne change, ils auront largement contribué aux profits de Lakskmi Mittal  et à la confortable retraite luxembourgeoise de leur(s) représentant(s) lorrain(s)…. [7]

Ne serait-il pas là non plus pertinent de penser le rapport de force autrement ?

Après tout, si les actionnaires de Carrefour souhaitent « alléger leurs charges » c’est bien dans la perspective d’investir les économies ainsi faites sur la masse salariale.

Cela revient à faire porter sur les salariés écartés [8] une partie, sinon la totalité, des investissements nécessaires à la renaissance du Phénix. Pourquoi dans ces conditions ne pas – durement – négocier en échange des actions de la société Carrefour portées par un collectif ?

Si Carrefour se redresse et retrouve la voie des profits, les salariés écartés ne retrouveront pas nécessairement un emploi mais, au moins, seront rétribués de leurs efforts.

 

A Sainte-Maure (ou presque) le 01-04 2018.

 

 

 

 

[1] Si nécessaire, je renvoie ceux qui le souhaitent aux articles parus dans les colonnes de Challenges, les Echos, le nouvel économiste, ou de revues d’analyse stratégique telle HBR.

[2] (si 5 millions d’Internautes l’ont « liké » je ne peux être le chaton noir, forcément je vais aimer)

[3] 2 hauts lieux de la culture française : Ste Maure, capitale du fromage de chèvre et Richelieu ville du Cardinal éponyme.

[4] Au tournant des années 80 l’enseigne centenaire Felix Potin a été mise en vente par la faute d’un modèle économique devenu obsolète. Un repreneur s’est présenté en ayant vu ce que personne n’avait imaginé : la colossale valeur du foncier – largement sous évaluée à l’actif du bilan – de magasins installés au cœur de grandes villes. ..

[5] Elise Lucet, avec Cash Investigation qui a littéralement assassiné médiatiquement  Georges Plassat alors président de l’époque en l’interpelant sur la filière coton et le travail des enfants.

[6] Voir un article écrit ici « En attendant Godot, Amazon dialogue avec R2D2 ».

[7] Si, si, j’ai des noms.

[8] il semblerait qu’il ne s’agisse que de départs volontaires

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