« Quelques jours passés avec des tigres ne racontent pas l’histoire de la jungle »

Mémoires d’un arythmique” Guillaume Durand chez Grasset. En 378 pages, Guillaume Durand nous entraîne dans un parcours de vie agréable à lire quoique parfois un peu désarçonnant avec une sincérité et le courage des lâches qu’il assume visiblement. Ce courage qui nous fait nous voir tels que nous sommes dans nos rares moments de lucidité. Dès la page de garde, Guillaume Durand convoque Elvis et donne le ton avec ce qu’on aurait attendu d’un George Bernard Shaw : « Je ne connais absolument rien à la musique. Pour ce que j’en fais, je n’en ai pas besoin. ». A la fois cynique, désabusé, caustique, lucide et vaguement déprimé, Durand partage avec nous des moments qu’il sait rendre à la fois dérisoires et pourtant intenses tel « un rat surdimensionné … persuadé à tort d’être l’auteur de sa propre histoire ».

Guillaume Durand convoque au détour de ses phrases quelques auteurs auxquels il emprunte les leurs – souvent très belles – et d’une manière générale le ton est celui d’une profonde gentillesse quand il ne se pare pas d’envolées sublimes : « Ces femmes sont le meilleur de nous-mêmes, des vignes vierges magnifiques qui tiennent le mur de notre dignité approximative »… Suis d’ailleurs curieux de savoir ce qu’un ancien président de la République aura pensé de la « dignité approximative » dont il est ainsi affublé ! Bref en un mot Guillaume Durand doit être à la fois le plus charmant des amis et le plus pénible d’entre eux ! Il ne revendique pas une pensée profonde devant laquelle les gens ordinaires devraient s’incliner respectueusement (en pensant à un certain multi entarté), pas plus qu’il ne nous impose la réprimande pour un comportement climatophage (vous savez, celui dont l’appareil photo bruisse comme un hélicoptère).

Il virevolte d’une conversation à l’autre avec assez de discrétion pour laisser les autres briller et suffisamment de culture pour leur donner l’illusion d’être importants. Non sans nous faire partager ces moments comme la gifle qu’un soir Séguéla reçu de Rousselet.

Alors que vient faire ici ce dandy décadent de l’âme ?

Car, après tout, nous évoquons d’ordinaire l’entreprise et sa gouvernance.

Il se trouve que Guillaume Durand qui ne consacre en général que quelques lignes, au mieux trois ou quatre pages, à tel écrivain, tel artiste ou tel homme politique (Gorbatchev n’est convoqué que pour sanctionner le Lénnonisme universel) se prend d’un brusque amour pour « le Tigre de Roubaix ».

Déjà, quelle idée saugrenue d’imager ainsi Bernard Arnault ! Ce « Tigre de Roubaix » me rappelle immédiatement le « Bourreau de Béthune » de mon enfance et la seule référence trouvée en première page de Google est la bio d’un certain Henri Olivier, chauffeur – de ces chauffeurs sans volant qui terrorisèrent le bon peuple entre les deux guerres – décapité en 1924.

A défaut du bestiaire, au moins la géographie est-elle respectée ! Donc Guillaume Durand partage avec nous en deux longs chapitres les sentiments que lui inspire Bernard Arnault.

On sent poindre un amour presque filial. Il ne fait pas de doute que l’élégance et la tenue du milliardaire ont impressionné l’auteur – et pourquoi pas – et que celui-ci a rencontré quelqu’un d’exceptionnel en celui-là. De Bernard Arnault je ne connais rien d’autre que ce que j’ai pu en lire dans la presse et plus attentivement dans trois livres : « L’ange exterminateur » d’Airy Routier chez Albin Michel, « La passion créative » ensuite, qui est une suite d’entretiens entre Arnault et Yves Messarovitch chez Plon et, moins directement mais tout aussi passionnant, la bio que Marie-France Pochna a consacrée à Marcel Boussac avec « Bonjour Monsieur Boussac » chez Laffont. Sans omettre bien sûr les bios consacrées à François Pinault, l’un et l’autre composant à leur façon les Lord Sinclair et Daniel Wilde de notre économie nationale !

Comparer ce que Guillaume Durand écrit de Bernard Arnault aux monographies sus mentionnées revient un peu à comparer « La comédie humaine » au « Quillet des recettes ». A la précision chiffrée du second répond la description admirative du premier.

Pourtant je ne boude pas mon plaisir.

Il ne fait pas de doute que Durand est sincère et, probablement, désintéressé. Il a en outre l’écriture lucide et n’est pas dupe de la distance où le maintien avec fermeté la courtoise attitude d’Arnault, à moins que ce ne soit l’inverse.

On sent bien la proximité abyssale qu’ils partagèrent en deux fois une semaine ! Un mot avant de continuer sur Bernard Arnault pour dévoiler une formule magnifique au sujet des cadres de Total : « se promener dans la vie avec une esthétique de baril ». Magnifique je vous dis ! Donc Guillaume Durand nous prend par la main dans les couloirs de LVMH non sans un clin d’œil complice au fisc et, par ses yeux et ses oreilles, nous partageons la magie du lieu et de l’instant en nous hissant avec lui au sixième ciel.

Une anecdote et le hasard nous convoquent devant « le DRH local ». L’anecdote est celle d’un cadre ayant eu un comportement de soudard – selon les critères en usage chez LVMH je présume – et le hasard celui de mes propres rencontres professionnelles attestant de la détestation qu’a la profession pour les pratiques managériales du groupe LVMH. Je tiens cela de gens faisant autorité et dont les bureaux sont aussi parmi les adresses énumérées page 297.

Mais refermons la parenthèse pour revenir au 22 avenue Montaigne et y croiser Eugène Labiche : Proposer Gilles de Maistre – frère de – comme partenaire relèverait du sketch incongru dans n’importe quelle fiction, seule la vraie vie est capable de ça : Capable de demander au frère de l’amant de filmer l’intimité de l’ex ! Que toute une chaine de décision néglige le fait – alors que tous prétendent être des journalistes informés – est révélateur de l’ignorance crasse dans laquelle se mirent nos élites germanopratines où des Dewavrin épousent des Arnault avant des Maistre lesquels emploient à fin « d’optimisation fiscale » des épouses de ministre du budget ! Durand, qui ne doute de rien, nous donne aussi sa vision des débuts de LVMH quand ce n’était encore que le Boussac des frères Willot et que Tapie et Bidermann se déchiraient en embuscade alors qu’Arnault tissait sa toile. Elle est désarmante et touchante de naïveté.

Soyons clairs : à mes yeux Bernard Arnault est un tueur mais un tueur parfaitement respectable. Lui faire grief de son parcours et des pratiques employées est stupide, il joue probablement la partie avec les cartes qui lui sont distribuées en devinant celles de ses adversaires et dans le respect des règles en vigueurs… fussent-elles peut-être hors la loi. Il a essayé avant d’échouer, puis essayé de nouveau pour essayer encore jusqu’à réussir ce que l’on sait… et certainement aussi ce qu’on ne sait pas !

Quand nos dirigeants de grands groupes industriels issus de la haute fonction publique, ayant pour seul courage de sortir sans parapluie les jours de mars, en feront autant, ou même la moitié, je serai peut-être mieux disposé à leur égard, en attendant mes préférences m’inclinent vers les Arnault, les Pinault, les Kampf plus que vers les Proglio, Lauvergeon ou Mer pleurnichant à longueur d’articles complaisants dans les colonnes des Echos ou du Figaro.

En guise de conclusion.

N’hésitez pas à emmener Durand dans vos bagages. Son format est compatible avec un long voyage en avion fait pour une rêverie entrecoupée de somnolence. Durand sera un compagnon agréable – un peu déconcertant aussi – aux admirations aussi naïves qu’attachantes.

 

André A. Anglade  Surveillance Economique, Ethique & Réglementaire

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